Chocs et alternatives

08/06/2011

Article paru dans le quotidien tunisien La Presse le 3 juin et sur le site Les Echos du 4 juillet 2011

Au Japon, un tremblement de terre, générateur d’un tsunami entrainant une catastrophe nucléaire. En même temps, en Afrique du Nord, des bouleversements politiques en cascades. Pourquoi  rapprocher ce cataclysme naturel aux développements technologiques tragiques dans un pays d'Asie et ces soulèvements citoyens en Afrique de nord ? Parce que ces évènements apparemment aussi dissemblables constituent tous deux des "appels" à une remise en cause de certitudes établies. Ils témoignent avec force, l’un comme l’autre et après la crise financière de 2008, de la crise du système libéral et capitaliste. Système qui dévide sa propre logique économique productiviste et inflige sa propre distribution des rôles entre régimes démocratiques et régimes dictatoriaux, les uns sachant se servir des autres. Schéma sans doute fortement résumé mais qui ne peut être récusé.

Lorsque ce tsunami hors-normes a frappé le Japon, femmes et hommes, maisons et véhicules, entreprises et commerces, champs et bateaux ont été balayés. L'heure est bien sûr encore à la solidarité avec un peuple courageux et stoïque face à pareil drame dont l’acuité a été tragiquement amplifiée par le désastre de  Fukushima qui a suivi. Mais les japonaises et japonais qui retiennent leur colère ne sont pas seuls impliqués. Des leçons sont à tirer et l’ensemble de notre planète est concernée. Nous sommes confrontés en effet à un retournement de l'Histoire. Un coup de vieux est infligé à la notion même de modernité. La « solution nucléaire » a  révélé ostensiblement et universellement sa nature : elle est une issue mortelle! Au même  moment, nous sommes confrontés à un autre évènement capital : Tunisiens comme  Égyptiens bouleversent  la donne politique de leurs pays et partant, de façon communicative, aussi celle de toute la région. Ici également, chacun est contraint à une révision d’analyses. Les processus de transformation, les  attentes accumulées ont provoqué des failles dans des systèmes autoritaires que l'on imaginait immuables. Certes, il est encore trop tôt pour discerner l’ensemble des suites démocratiques, sociales, économiques de ces mouvements. Mais la dynamique en œuvre fait éclater les assurances antérieures. Elle met à jour une volonté d'éthique, d'équité et de solidarité à caractère politique qui nous interpellent tous.

Des deux cas, nous apprenons qu’il est vital de soulever sans plus attendre ce couvercle qui pèse sur  un globe  malade. Non pour prôner on ne sait quel retour en arrière, ou quelle vision de  décroissance. Les pays les plus pauvres en seraient les premières victimes. Mais bien pour inventer de nouveaux processus de création de richesses partageables qui soient d'abord respectueux des femmes et des hommes  qui les créent, de leur identité, culture et tout autant bien sur - des environnements.

Déjà, depuis longtemps, des indices mesurant l'efficacité des États, des collectivités et des entreprises en termes désormais sociaux, sanitaires, alimentaires,  environnementaux - et non plus uniquement économiques et financiers ont été imaginés. Le programme des Nations Unies pour le Développement, le Global  Compact, le Centre des Jeunes dirigeants de l'Économie Sociale comme bien d'autres institutions s’y sont consacrés. Ces références doivent être listées, ordonnées, harmonisées. Elles doivent servir désormais à repenser fondamentalement  l’ensemble des  stratégies de développement. Il est affligeant à cet égard que les travaux successifs (notamment ceux demandés par le président de la république à un aréopage de prix Nobel) qui traitent de ce sujet soient demeurés sans aucune conclusion pratique ; l’Union Européenne s'honorerait de prendre une initiative en ce domaine et de la porter devant le G8 et l'ONU. Pour autant, mettre en place  des  instruments  de  mesure  neufs, adaptés au défi du temps n'aura d'utilité  que  s'ils  sont  un  stimulant  à  l'action. Or celle-ci à déjà commencé,  sous de multiples formes. Il est temps de réaliser que de vraies alternatives sont déjà concrètement en marche.

En  rupture avec le système jusqu'ici dominant sans prétendre, pour autant, à  aucun monopole, l'Économie Sociale en est probablement l'exemple le plus net. Elle répond, en effet, à des règles différenciantes et innovantes : la gestion démocratique, la propriété à la fois privée et collective, la juste répartition  des  excédents,  l'équité  entre  les  parties  prenantes,  la solidarité. Coopératives, mutuelles, associations, fondations, "charities", "selbst-hilfe-organization»,  sont présentes  partout dans le monde. Elles deviennent  de  plus en plus nombreuses et attirent l'attention des acteurs sociaux,  syndicaux,  économiques ou politiques dans un nombre croissant de pays.  Elles  dessinent  sur  les territoires ce que peut être un modèle de développement soutenable,  socialement  intégratif, civiquement stimulant, écologiquement actif. Cette économie   doit   devenir  un  partenaire incontournable  des  gouvernements, des institutions internationales autant que des mouvements sociaux, culturels, syndicaux.

Ce sera notamment l'enjeu du Forum international des dirigeants de l'Économie Sociale (les Rencontres  du Mont-Blanc  en novembre 2011) destiné à interpeller les chefs  d'État  qui se réuniront en 2012 pour RIO+20. Il existe  d'autres voies de développement, d'autres façons dépasser de l'ère du tout terre-prisonnière à l'ère d'une terre-citoyenne. Il faut certainement aussi les recenser et discuter. Les Tunisiens, les Égyptiens et d'autres peuples sur d'autres continents démontrent, eux, qu'il n'y a pas de fatalité, pas d’impossibilités. En cela ils sont énergiquement porteurs de nouveaux espoirs et doivent nous amener à oser penser aux alternatives, les appuyer, les propulser. La souffrance du  peuple japonais, si nous hésitions, force, elle, à modifier nos points de vue et attitudes, pratiques et à rechercher d'autant plus des réponses à une situation insoutenable pour trop de femmes et d'hommes de part le monde.

Thierry Jeantet

Président des Rencontres du Mont-Blanc (association du forum international des dirigeants de l'Economie Sociale)

Article peru dans le quotidien tunisien La Presse le 3 juin 2011

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